
Un bleu profond venu de Ceylan, une tsarine, une révolution, une diva de l’opéra et un bracelet signé Cartier : le saphir Romanov coche toutes les cases du bijou de légende. Ce mercredi, Sotheby’s le remet sur le devant de la scène à Genève, au milieu d’une sélection de pièces royales dont certaines n’avaient plus été vues en vente depuis des décennies. Pour qui aime les bijoux porteurs d’histoire, la session s’annonce passionnante à suivre, même de loin.
Un saphir de 197,80 carats lié à la cour impériale de Russie
La pièce maîtresse de la vente est un saphir de Ceylan de 197,80 carats, d’un bleu vif, mesurant environ 3,5 cm sur 3 cm. D’après Sud Ouest, qui relaie l’annonce de Sotheby’s, la pierre a appartenu à la tsarine Maria Feodorovna, épouse de l’empereur Alexandre III et mère de Nicolas II, le dernier tsar de Russie.
« Il est entré dans la collection des Romanov au milieu du XIXe siècle, mais la pierre est beaucoup plus ancienne », explique Andres White Correal, président de la section bijoux de Sotheby’s. Le catalogue Fersman, qui a recensé les joyaux de la Couronne russe entre 1924 et 1926, montre que le saphir était alors serti par Fabergé dans une monture en diamants et porté en broche.
Des bolcheviques à Cartier, l’itinéraire d’une pierre insaisissable
Le destin du saphir bascule avec la révolution de 1917. « C’est un des bijoux qui ont été mis sur la liste pour être vendus, et il a fait son chemin, on ne sait comment, des bolcheviques jusque chez Cartier », raconte le responsable de Sotheby’s. En 1927, la pierre est acquise par Ganna Walska, chanteuse d’opéra américaine d’origine polonaise et grande amatrice de joaillerie.
Le saphir refait ensuite surface aux enchères en 1971, puis à Genève en 1992. En 2015, Cartier lui dessine sa monture actuelle : un bracelet serti de diamants, dans lequel la pierre de taille coussin s’affiche aujourd’hui. L’ensemble est estimé entre 850 000 et 1,7 million de francs suisses, soit entre 926 000 et 1,85 million d’euros.
Une tiare Mellerio aux allures de roman familial
Le saphir Romanov n’est pas la seule pièce à raconter une histoire. La vente propose également une tiare en diamants signée Mellerio, présentée pour la première fois à l’Exposition internationale de Londres en 1862. Deux ans plus tard, Antoine d’Orléans, duc de Montpensier, l’achète pour l’offrir à sa fille Marie-Isabelle d’Orléans à l’occasion de son mariage avec Philippe d’Orléans, comte de Paris et prétendant au trône de France.
Ornée de motifs inspirés des clés grecques, la tiare se transmet ensuite de génération en génération dans la famille d’Orléans. En 1921, Ferdinand d’Orléans, duc de Montpensier, épouse une aristocrate espagnole qui la conserve jusqu’à sa mort, en 1958. Le bijou disparaît alors des radars, avant d’être retrouvé en Allemagne par Sotheby’s au sein d’une collection privée. Son estimation : entre 300 000 et 500 000 francs suisses, soit environ 328 000 à 526 000 euros.
Pourquoi ces ventes font rêver bien au-delà des collectionneurs
On pourrait se dire que tout cela se joue à des années-lumière de nos boîtes à bijoux. Et pourtant, ces ventes genevoises, également couvertes par BFMTV, disent beaucoup de notre rapport aux bijoux. Ce qui fait la valeur du saphir Romanov, au-delà de ses carats, c’est sa traçabilité : chaque propriétaire, chaque monture, chaque passage en salle des ventes est documenté. C’est exactement ce que les joailliers appellent la provenance, et c’est elle qui transforme une belle pierre en objet d’histoire.
Autre leçon, plus pratique : les montures vivent plusieurs vies. Une pierre impériale portée en broche dans les années 1920 se porte aujourd’hui en bracelet. À notre échelle, c’est un rappel utile : un bijou de famille démodé peut souvent être remonté plutôt que laissé au fond d’un tiroir, et c’est fréquemment la pierre, pas la monture, qui porte la valeur sentimentale comme financière.
Ce qu’il faut retenir avant la vente
La session de Sotheby’s à Genève réunit donc des pièces de haute joaillerie à provenance royale, avec deux vedettes clairement identifiées : le saphir Romanov de 197,80 carats dans son bracelet Cartier de 2015, et la tiare Mellerio de 1862 redécouverte en Allemagne. Les estimations, volontairement larges, laissent de la place aux surprises : sur ce type de lots chargés d’histoire, les enchères dépassent régulièrement les fourchettes annoncées.
Résultats attendus dans la foulée de la vente. Une chose est sûre : qu’il parte chez un collectionneur privé ou dans les vitrines d’un musée, le saphir de Maria Feodorovna n’a pas fini de faire parler de lui. Cent ans après avoir quitté la Russie, il reste l’un des témoins les plus éclatants d’un monde disparu, et la preuve qu’un grand bijou est d’abord une grande histoire.
